Monsieur,
Le
premier tour de cette drôle d'élection approche et avec
lui est montée mon envie de vous écrire. Je suis
étudiante, jeune, stagiaire, sans ressources si ce n'est celui
de la naissance, qui m'a vu grandir au sein d'une famille généreuse.
Mon profil devrait se conformer à l'idéal type de votre
électorat socio-démocrate. Alors qu'il y a quelques
mois encore, j'envisageais sérieusement la possibilité
de me prononcer en votre faveur, j'ai bien lu votre discours du
Bourget et ai suivi avec beaucoup d'attention toutes vos
interventions de ces dernières semaines. Oui vous avez changé.
De la figure du compromis que vous incarniez, de ce long engagement
que vous aviez réussi à cultiver et à faire
grandir au sein d'un parti divisé, ne subsistent que postures
caricaturales et démagogie, peuplée d'erreurs, de
fantasmes, d'ignorance et de contradictions.
Je
suis étudiante en année de césure et, depuis
longtemps, j'aime l'économie et la finance. Aujourd'hui, je
travaille dans une banque, en salle des marchés. Etes-vous
déjà entré dans une salle des marchés ?
Vous devriez venir me voir à l'occasion. Je pourrais vous
montrer Bloomberg, cet écran noir et orange, rempli de
courbes, de chiffres et de lettres cryptiques avec lequel les médias
illustrent, à longueur de reportage, leurs propos angoissés.
Ce logiciel, il est vrai, n'est absolument pas beau et c'est là
son son seul tort. Ainsi donc, une telle abomination informatique ne
peut être que mauvaise et par une métonymie trop aisée,
la finance ne peut être que mauvaise. Quel ambassadeur
n'a-t-elle pas trouvé là : la parfaite incarnation d'un
monde à part, incompréhensible, peuplé de
mystères et de secrets, hermétique aux honnêtes
gens mais exerçant sur eux sa domination silencieuse, globale
et malfaisante. Ce monde, votre adversaire, qui doit aujourd'hui
s'acheter une prétendue moralité, pourquoi ne
viendriez-vous pas le regarder en face ?
Je
me propose ici de vous en révéler quelques menus
détails qui étrilleront j'espère, votre
curiosité.
Aussi
inattendu que cela puisse paraître, Bloomberg est l'outil
informatique le plus facile d'utilisation que je connaisse. C'est
très laid et tout simplement confondant de simplicité.
En cinq minutes, vous aurez fait le tour de ses principales
fonctionnalités et pourrez aller dire aux journalistes qu'il
n’est pas nécessaire d’être beau pour être
bien.
Ensuite,
j'ai un visage. Plutôt banal d'ailleurs. Moi, les collègues
de la salle et les milliers d'opérateurs de marché qui
travaillent en France, aimeraient bien que vous leur reconnaissiez
une existence. La finance, ce sont des hommes et des femmes, pas des
robots et des machines. C’est précisément pour ça
qu’elle est faillible et imparfaite, qu'il arrive que les marchés
dysfonctionnent, que des anomalies surgissent, que des scandales
éclatent. Oui, nous faisons des erreurs, sont-elles plus
condamnables qu’ailleurs ? Oui, nous avons notre part de brebis
galeuses, n'y en-a-t-il pas partout, y compris dans votre monde ?
Vouée
aux gémonies de l'opinion publique et du corps politique,
jugés par tous, tous les jours, l'usine Finance vous appelle
M. Hollande, à venir à la rencontre de ses ouvriers, de
leur quotidien, à vous confronter à leur réalité.
Vous pourrez, ensuite, continuer à faire reposer sur nos
épaules le poids des maux de la France et du monde, à
faire de nos métiers les proies de toutes vos foudres, mais
sachez que non, votre adversaire ne se cache pas. C'est vous qui
feignez de ne pas le voir. Nous sommes le monde de la finance, ses
architectes, ses bâtisseurs. Chaque jour, nous l'animons pour
que les capitaux circulent, que les échanges se fassent, que
la valeur se crée. Nous sommes aussi ses contempteurs quand
il le faut, nous sommes capables de reconnaître nos torts et,
s'il nous l'était demandé, nous pourrions prendre part
au changement. Mais quel homme politique serait assez fou pour aller
se compromettre avec cette caste de profiteurs et ne pas se contenter
d'hurler avec les loups ?
En
attendant et à l'aune de mes compétences, permettez-moi
d'éclairer de faits, toute l'inquiétude que vos propos
m'inspirent. Je m'attacherai d'abord à la forme pour ensuite
me concentrer sur le fond.
Sur
la forme
Voici
la citation qui a marqué votre discours du Bourget.
"Dans
cette bataille qui s'engage, je vais vous dire qui est mon
adversaire, mon véritable adversaire. Il n'a pas de nom, pas
de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa
candidature, il ne sera donc pas élu, et pourtant il gouverne.
Cet adversaire, c'est le monde de la finance. Sous nos yeux, en vingt
ans, la finance a pris le contrôle de l'économie, de la
société et même de nos vies."
Voici
l’extrait d'un article1
rédigé par Jérôme Jamin, licencié
en philosophie et docteur en science politique, chercheur au CEDEM, à
l’université de Liège.
"Le
populisme mobilise un discours à la gloire du peuple honnête
contre les élites corrompues. [...] Dans le discours
populiste, l’ennemi est jugé pour ce qu’il fait et pour
ses mauvaises intentions, l’élite est identifiée à
des « parasites » situés au sommet de l’ordre
social. [...] Les mouvements populistes peuvent promouvoir certaines
formes d’antiélitisme qui visent soit de véritables
structures d’oppression soit des boucs émissaires
prétendument membres d’un complot secret. [...] L’ennemi
intérieur traditionnel dans le discours de l’extrême
droite est incarné par le Juif, le communiste, la féministe
ou encore le Franc-Maçon. L’ennemi extérieur est
incarné pour sa part par l’étranger, l’immigré
ou le «faux» réfugié qui tentent de rentrer
à l’intérieur du territoire national. Depuis la fin
des années 1980 et le développement des accords qui
sont à l’origine de la mondialisation des échanges,
il faut ajouter dans le discours d’extrême droite américain
une nouvelle catégorie d’ennemi qui est à la fois à
l’intérieur et à l’extérieur de la nation :
«les bureaucrates apatrides et vagabonds qui contrôlent
Bruxelles et Washington et qui cherchent à transformer le
monde en un vaste marché sans peuple, sans âme, sans
nation et sans culture». Elles [les élites] sont
présentées dans les discours comme étant à
la fois partout et nulle part, elles n’ont pas d'attache culturelle
et nationale et elles cherchent à établir une société
mondiale multiculturelle et métissée, livrée aux
marchés et à la finance [...]."
C'est
bien cela, n'est-ce pas, votre vision du
« monde de la finance » :
un « ennemi à la fois intérieur et
extérieur, [...] qui cherche à transformer le monde en
un vaste marché sans peuple, sans âme, sans nation et
sans culture». Habile,
vous vous gardez bien cependant d’agiter de façon trop
évidente le chiffon rouge de l’élite contre le
peuple. Las, chacun entend bien. Le premier est maquillé en
« monde de la finance », le second
enrobé de « société ».
Ainsi fardée, la formule échappe à sa charge
historique, le ton se fait actuel, la position, courageuse. Je
distingue évidemment la ficelle, somme toute assez grossière,
qui permettra d'appâter les électeurs à votre
gauche. Je vois surtout, plus inquiétant, que votre campagne
semble s’attacher à répandre la paranoïa parmi
les Français, victimes, depuis l'on ne sait quand mais depuis
longtemps, d’un ennemi invisible et omniscient. Ce faisant, vous
vous abaissez au médiocre niveau de vos adversaires alors que
l'instillation de telles convictions dans l’opinion publique n’est
pas une démarche anodine et peut survivre pour longtemps à
son instigateur.
Sur
le fond
Sur
le fond, je vous propose de commenter quelques passages sur lesquels
je peux défendre un avis argumenté.
«
Maîtriser la finance commencera
ici par le vote d'une loi sur les banques qui les obligera à
séparer leurs activités de crédit de leurs
opérations spéculatives. »
Je
ne peux pas croire que vous pensiez sérieusement «
maîtriser la finance » par ce biais.
L’objet
de la finance est le financement de l’économie. Cela
signifie qu'elle met, en face de chaque emprunteur, quelqu’un qui a
des capitaux à prêter. Dans notre économie, cette
rencontre s’effectue par l'intermédiaire des
banques. Les banques servent à mettre en relation les
prêteurs, qui se trouvent sur les marchés, et les
emprunteurs, qui sont les entreprises et les ménages.
Maintenant,
examinons les conséquences d'une interdiction pour les banques
de détail (activités de crédit)
d'accéder aux marchés financiers (opérations
spéculatives).
- Leur accès aux prêteurs est perturbé;
- Cette perturbation génère une baisse des sommes qu'elles se procurent auprès d'eux;
- Il y a donc moins d'argent disponible pour les prêts aux ménages et aux entreprises : dans un environnement réglementaire durci pour leur activité, les banques prêtent moins;
- On assiste à un resserrement général du crédit. L'offre de crédit baisse, alors que, de l'autre côté, la demande de crédit n'a pas diminué.
- Ce déséquilibre est compensé par l’ajustement du prix : le coût du crédit bancaire augmente. Il augmente pour vous, moi, les entreprises, pour tous les acteurs de l'économie.
Prenons
un exemple, mettons-nous à la place d’une entreprise qui
souhaite emprunter mais n’a pas l'intention de payer plus cher.
Deux choix s'offrent à elle.
- Tout d'abord, elle peut décider de ne pas contracter son prêt qui aurait servi à investir, à développer son activité, à créer de l’emploi, de la richesse et donc de la croissance.
Par conséquent, une telle
réforme est nuisible à la croissance de demain, portée
par l'investissement, la consommation et la production.
- Ou alors elle peut chercher une source de financement alternative. Laquelle ? Le marché bien évidemment. Avec votre mesure, les banques sont en pièces détachées mais les marchés, eux, n'ont pas changé : ils ne prêtent ni moins ni plus cher qu'avant.
Conclusion
: loin de «maîtriser la finance», séparer
les activités favorise au contraire l'essor du marché
dans le financement de l'économie française2,
renforce de ce fait la dépendance de notre économie au
marché, le tout en contribuant à l'affaiblissement des
banques nationales. Le paradoxe ne pourrait être plus
magnifique.
« Les produits financiers
toxiques, c'est-à-dire sans lien avec les nécessités
de l'économie réelle
seront
purement et simplement interdits. [...] Enfin, je proposerai une taxe
sur toutes les transactions financières [...] »
Concentrons-nous d'abord sur la
première partie, les produits financiers toxiques. Avant que
de vouloir les interdire, il serait peut-être sage de les
définir. Vous le ne faites pas parce que, et votre débat
avec M. Juppé l'a bien montré, vous n'en savez rien. Je
vais vous faire une confidence, même ceux qui comprennent la
finance l'ignorent. En revanche ce qu'ils savent, c'est qu'un actif
financier ne naît pas toxique : il le devient parfois.
Aujourd'hui,
la dette souveraine grecque est certainement un produit financier
toxique. Pour autant, était-elle « sans lien
avec les nécessités de l'économie réelle»
grecque au
moment de son émission ? Votre équation hasardeuse
entre produits financiers toxiques et nécessités de
l'économie réelle est déconnectée de
toute réalité. Ou bien vous refusez les principes de
l'économie de marché et dans ce cas, faites-nous en
part plus clairement, ou bien vous démontrez ici la plus
totale incompréhension de son fonctionnement ce qui serait
encore pire, étant donné le poste que vous briguez et
celui de professeur d'économie que vous avez occupé.
Puisque vous n'êtes pas disposé à révéler
aux Français que l'économie et la finance sont les deux
faces d'une même pièce (mais travaillez au contraire à
les faire apparaître comme deux choses distinctes fonctionnant
séparément), je vais le faire.
La finance est au service de
l'économie, dans le sens où tout produit financier
répond à un besoin économique. Si vous n'êtes
pas d'accord avec ce constat, je vous demande très
sérieusement de me procurer la liste des produits financiers
qui s'exemptent de cette règle.
Sur
le caractère toxique
d'un produit financier, pas besoin d'être grand clerc pour
savoir que tout actif porte en lui un risque plus ou moins grand de
faire perdre de l'argent à son détenteur. Le rôle
du marché est de donner, à chaque instant, un prix à
ce risque et de mieux rémunérer celui pour qui le
risque est grand, par rapport à celui pour qui le risque est
petit. A partir du moment où le risque est bien évalué,
interdire des produits financiers n'a pas d'objet. C'est bien ça,
M. Hollande, le coeur du problème, et c'est ça que vous
auriez dû dénoncer. La crise des subprimes procède
de l'échec complet du marché à jouer son rôle
fondamental : donner un juste prix au risque.
Puis
il aurait fallu vous interroger sur les raisons de cet échec :
produits inconnus, complexes, hybrides certes mais que
renfermaient-ils de l'économie réelle ? De
l'immobilier. Or, aux Etats-Unis, à l'époque, régnait
sans partage l'illusion partagée à tous les niveaux, y
compris aux plus hauts sommets de l'Etat, que la valeur économique
réelle de l'immobilier ne pouvait qu'augmenter. Il fallait
bâtir une nation de propriétaires et personne ne se
souvenait alors que « les arbres ne montent pas
jusqu'au ciel »3.
Entre l'Etat fédéral,
qui encourageait des travailleurs précaires, insolvables,
parfois sans papiers, à acheter une maison, et les marchés,
qui ne cherchaient même plus à comprendre la nature de
ce qui s'échangeait, tant qu'il se trouvait, quelque part,
quatre murs et un toit, les responsabilités me semblent
partagées. Oui le marché a failli, mais pas tout seul.
«Enfin,
je proposerai une taxe sur toutes les transactions financières
[...] »
Cette seconde partie ne rattrape
aucunement la mystification précédente.
Une transaction financière
est un flux de capitaux allant des investisseurs vers les porteurs de
projet (entreprises, ménages), en échange d'un flux
d'intérêts, allant des porteurs de projet vers les
investisseurs. Les intermédiaires, banques en première
ligne, ne seront donc pas les payeurs de cette taxe. Les payeurs
seront les deux seules véritables parties concernées
par la transaction : les investisseurs d'un côté, en
d'autres termes les épargnants, et les porteurs de projet de
l'autre, c'est-à-dire les entreprises et les particuliers.
La conséquence d'une telle
taxe, appliquée à l'échelle nationale, est
limpide : il s'agit de la raréfaction des capitaux.
Evidemment, les investisseurs
arbitreront en faveur de marchés sur lesquels la taxe n'a pas
cours (tous les marchés du monde hormis la France) pour
proposer leur épargne disponible ailleurs. Comme l'avait
engendré la séparation des banques, une offre réduite
de capitaux sans diminution concomitante de la demande conduit à
un renchérissement du coût du crédit. Les
investissements des entreprises sont repoussés, la
consommation freine, la croissance patine. Compliquer le financement
de l'économie de notre pays, c'est nuire à la
consommation et à la production domestique. En outre, par
cette mesure, vous facilitez la tâche de nos concurrents
internationaux pour emprunter puisque vous leur offrez sur un
plateau, un surplus d'argent disponible, qui entraîne par
ailleurs une baisse du coût du crédit chez eux.
Riche
idée de vouloir «servir la France»
en stimulant l'activité économique de ses voisins.
D'autant que, même si nos partenaires internationaux,
requinqués par votre politique, voulaient acheter plus de
camemberts, nous ne pourrions pas en produire davantage : pour
s'agrandir, il faut emprunter et en France, le crédit est
devenu cher.
Puisque
nous abordons le sujet, parlons donc de votre «banque
publique d'investissement qui, en complément des fonds
régionaux, accompagnera le développement des
entreprises stratégiques.»
Retirez vos oeillères un
instant et allez voir comment, ailleurs, les entreprises stratégiques
sont accompagnées dans leur développement. Vous vous
apercevrez que promouvoir une telle idée sera jugée au
pire choquante et absolument inacceptable, au mieux, économiquement
légère mais partant d'une bonne intention. L'enfer en
est pavé n'est-ce pas.
Primo, l'Etat ne peut en aucun cas
se substituer aux financements privés. Il n'en n'a ni les
moyens (financiers, humains), ni la capacité (lourdeurs
administratives, vitesse de réaction, gestion de la relation),
ni la compétence (analyse, évaluation des projets,
suivi). C'est pourquoi, si elle a le choix, une entreprise jeune et
innovante ne se tourne pas vers lui pour l'aider dans son
développement. L'Etat n'est pas et ne sera jamais un
professionnel du capital-risque.
Secundo, il est absolument
inacceptable et choquant qu'il s'arroge ce rôle. Il n'a aucun
droit, aucune légitimité, à aller investir
l'épargne de ses administrés dans des activités
à la rentabilité incertaine, qu'il aura choisies de
manière arbitraire. Et ce même si ces administrés
y ont tacitement consenti (en sont-ils vraiment conscients ?) en
déposant de l'argent sur un livret spécial. L'Etat n'a
pas à soumettre au risque les économies de sa
population or la prise de risque est la base même de cette
discipline. Evoquons, en passant, les agences de notation : quelle
note, à votre avis, attribueront-elles à votre banque
publique d'investissement ? Celle de la France ou celle d'un fonds
spéculatif ?
Pour
terminer, je voudrais souligner l'établissement d'une relation
de dépendance malsaine du secteur privé vis à
vis du secteur public et la schizophrénie étatique que
cette idée ne manquerait pas d'engendrer. En effet, supposons
qu'une entreprise fasse faillite. Une banque
exigerait le remboursement de sa créance, saisirait les biens
voire intenterait un procès. Les pouvoirs publics
voudraient sauver l'activité. Que fait une banque publique ?
Elle laisse tomber des Français ou elle soutient des
entreprises non rentables ?
Pour
«accompagner le développement des entreprises
stratégiques», il
faut s'appuyer sur les professionnels du capital-risque et comprendre
ce qu'ils font au lieu de les diaboliser sans arrêt. C'est à
eux qu'il faut demander de créer de la valeur pour l'économie
en développant des entreprises stratégiques qu'ils
auront eux-mêmes, de part leur expérience et leur
compréhension du secteur, identifiées comme telles.
Heureusement d'ailleurs, que leur activité est à but
lucratif. Ils ne peuvent pas se permettre d'investir à tort et
à travers dans tout et n'importe quoi et attendre que quelque
chose finisse par marcher. Non, il en va de leur survie d'investir
dans des sociétés viables. Certains réussissent
même à fonder les multinationales de demain. Apple,
Cisco, Google, YouTube, Oracle ont un point commun autre que leur
secteur d'activité : il s'appelle Sequoia Capital.
«Plus
de logements, plus de logements sociaux, et c'est pourquoi le Livret
A - qui sert à collecter une épargne précieuse
pour le logement social-, eh bien le livret A verra son plafond
doubler, afin que tous les Français, par leur épargne,
puissent financer le logement social».
Il est vrai que le livret A sert à
financer la politique du logement social. Est-ce normal ? Non. Est-ce
grave ? Assez. Faut-il s'engager plus avant dans cette voie ? Surtout
pas.
Le
livret A abrite de l'épargne privée de court
terme, c'est-à-dire de
l'argent immédiatement disponible, mobilisable à tout
instant par son propriétaire pour n'importe quel projet. Cette
épargne finance le logement social qui est une politique
publique de long
terme.
Ce
n'est pas normal parce que toute politique publique devrait
logiquement être financée par les prélèvements
obligatoires. Pourquoi le logement social n'est-il pas financé
par les impôts des Français ? L'épargne du
livret A qui finance cette politique est une forme de dette qui ne
dit pas son nom. Une dette contractée par l'Etat auprès
des épargnants. Ce système permet chaque année
de ne pas tenir compte, dans le calcul de notre endettement, de
plusieurs milliards d'euros4.
Ainsi, augmenter le plafond du
livret A revient à alourdir la dette «grise» du
pays. Grise, car elle en satisfait parfaitement la définition,
sans pourtant être comptabilisée comme telle dans les
comptes nationaux.
Par ailleurs, c'est autant
d'argent qui ne sert pas à financer les investissements du
secteur privé et à stimuler la production. Aujourd'hui,
c'est essentiellement l'assurance-vie, qui procure à
l'économie nationale, et notamment à l'industrie, que
vous avez citée 10 fois dans votre discours, une partie des
financements de long terme dont elle a cruellement besoin. Alors
qu'il est déjà très insuffisant,
l'investissement de long terme de l'épargne nationale dans les
entreprises et industries françaises se verrait partiellement
rédirigé vers de l'épargne de court terme
servant au financement d'une politique publique. Cela laisserait la
voie encore plus dégagée aux capitaux étrangers
pour financer le secteur privé français. Or, une
économie trop dépendante des capitaux étrangers,
versatiles et nomades contrairement à l'épargne
nationale, est fragile. En réalité M. Hollande, par
cette mesure, vous abandonnez un peu plus les entreprises et les
industries aux vicissitudes de la mondialisation financière.
«Il
faut plus de logements, plus de logements sociaux, et des logements
moins chers. Je sais que cela prendra du temps, mais pour éviter
les abus, j'encadrerai les loyers là où les prix sont
manifestement excessifs.»
Déjà,
permettez-moi de rappeler que les loyers sont déjà
encadrés, pendant le bail, puisqu'ils ne peuvent pas augmenter
plus que l'indice de référence des loyers5.
Le prix est librement fixé à deux occasions seulement :
s'il s'agit d'une première location ou d'un renouvellement de
bail.
Maintenant
que les termes du débat sont posés, je vais me faire un
plaisir de laisser ma place à Paul Krugman, prix Nobel
d'économie, keynésien et partisan d'une intervention
massive des pouvoirs publics au moment de la crise des subprimes. M.
Krugman s'est en effet penché, dans un article publié
dans le New York Times
il y a plus de 10 ans6,
sur la question de l'encadrement des loyers, qui avait alors cours
dans la ville de San Francisco. Il rappelle d'abord le résultat
d'un sondage réalisé en 1992 auprès
d'économistes de l'American Economic Association
: 93% d'entre eux considéraient que «plafonner
les loyers réduit la quantité et la qualité des
logements». En effet, une
baisse de la rentabilité de l’investissement locatif
décourage les propriétaires de faire des travaux et les
promoteurs de construire. Il explique ensuite que limiter le contrôle
des loyers à des quartiers précis provoque des hausses
incontrôlées de ceux-ci dans les zones limitrophes
échappant à l’encadrement. Il souligne enfin que, si
le prix n’est plus le seul critère objectif permettant la
sélection du locataire, alors on assiste inévitablement
à une prolifération de critères de sélection
«personnels» : étude, emploi, sexe, apparence…
Encadrer les prix des loyers
conduit à accentuer le déficit de logements, dégrade
la qualité du parc existant et opacifie le marché.
J'arrive au bout de cette longue
missive et dresse le bilan suivant :
Dans votre discours du Bourget,
vous avez fait de moi un adversaire qui s'ignorait.
J'ai bien compris que vous aviez
l'intention d'affaiblir nos banques alors que des institutions
financières puissantes sont un atout majeur pour le
financement de l'économie d'un pays.
J'ai bien compris que vous nagiez
dans la plus complète ignorance de la raison d'être des
produits financiers et souhaitiez taxer ceux qui génèrent
la croissance par leur échange : les épargnants et les
porteurs de projet.
J'ai bien compris que votre
objectif, pour réindustrialiser la France, était de
nationaliser le financement d'industries, potentiellement
prometteuses, mais sans certitude aucune quant à leur
viabilité sur le long terme.
J'ai
bien compris que vous vouliez financer plus de dépenses
publiques en faisant appel, entre autres, à l'épargne
domestique de court terme, alors qu'elle devrait servir à
financer directement le secteur privé à long terme, pan
que vous laissez donc entre les mains des marchés
internationaux. Effectivement, n'est-ce pas vous qui rappelez au
Guardian que «the left was in government for 15 years
in which we liberalised the economy and opened up the markets to
finance and privatisations».
Enfin, j'ai bien compris que votre
solution pour régler la question des prix trop élevés
est de les encadrer. L'encadrement des prix est un artifice nocif.
Lorsque l'artifice ne suffit plus à masquer une réalité
que l'on ne voulait voir, il ne reste qu'à constater l'étendue
des dégâts.
Vous
ne m'êtes pas antipathique et si je devais voter pour la
personnalité que je préfère, ce serait la vôtre.
Mais je ne vote pas pour un trait d'humour, je me prononce pour ce
que je pense être le mieux pour la France. Pour paraphraser
l'ancien président du Medef, je préfère, faute
de mieux, «reculer dans la bonne direction qu'avancer
dans la mauvaise», or
votre programme indique, à mes yeux, tout sauf la bonne
direction.
Merci de m'avoir lue et à
bientôt (je vous vois souvent ces temps-ci),
1
«Washington et l’État fédéral au cœur
du populisme américain», Fédéralisme
Régionalisme, Volume 9 : 2009 Numéro 1 - Le
fédéralisme américain
http://popups.ulg.ac.be/federalisme/document.php?id=788
2 Signalons
au passage qu’il n’est pas du tout innocent que cette politique
nous vienne tout droit des Etats-Unis, paradigme de l’économie
de marché.
3 J.
M. Keynes
4 «En
2010, la dépense publique totale en faveur du logement
représentait 35 milliards d'euros».
Jean Delour, site de Terra Nova
5 http://www.insee.fr/fr/themes/conjoncture/indice_loyer.asp
6 Reckonings;
A Rent Affair by P. Krugman,
New York Times, 7
juin 2000