Monday, February 20, 2012

Lettre ouverte à François Hollande


Monsieur,

Le premier tour de cette drôle d'élection approche et avec lui est montée mon envie de vous écrire. Je suis étudiante, jeune, stagiaire, sans ressources si ce n'est celui de la naissance, qui m'a vu grandir au sein d'une famille généreuse. Mon profil devrait se conformer à l'idéal type de votre électorat socio-démocrate. Alors qu'il y a quelques mois encore, j'envisageais sérieusement la possibilité de me prononcer en votre faveur, j'ai bien lu votre discours du Bourget et ai suivi avec beaucoup d'attention toutes vos interventions de ces dernières semaines. Oui vous avez changé. De la figure du compromis que vous incarniez, de ce long engagement que vous aviez réussi à cultiver et à faire grandir au sein d'un parti divisé, ne subsistent que postures caricaturales et démagogie, peuplée d'erreurs, de fantasmes, d'ignorance et de contradictions.

Je suis étudiante en année de césure et, depuis longtemps, j'aime l'économie et la finance. Aujourd'hui, je travaille dans une banque, en salle des marchés. Etes-vous déjà entré dans une salle des marchés ? Vous devriez venir me voir à l'occasion. Je pourrais vous montrer Bloomberg, cet écran noir et orange, rempli de courbes, de chiffres et de lettres cryptiques avec lequel les médias illustrent, à longueur de reportage, leurs propos angoissés. Ce logiciel, il est vrai, n'est absolument pas beau et c'est là son son seul tort. Ainsi donc, une telle abomination informatique ne peut être que mauvaise et par une métonymie trop aisée, la finance ne peut être que mauvaise. Quel ambassadeur n'a-t-elle pas trouvé là : la parfaite incarnation d'un monde à part, incompréhensible, peuplé de mystères et de secrets, hermétique aux honnêtes gens mais exerçant sur eux sa domination silencieuse, globale et malfaisante. Ce monde, votre adversaire, qui doit aujourd'hui s'acheter une prétendue moralité, pourquoi ne viendriez-vous pas le regarder en face ?
Je me propose ici de vous en révéler quelques menus détails qui étrilleront j'espère, votre curiosité.
Aussi inattendu que cela puisse paraître, Bloomberg est l'outil informatique le plus facile d'utilisation que je connaisse. C'est très laid et tout simplement confondant de simplicité. En cinq minutes, vous aurez fait le tour de ses principales fonctionnalités et pourrez aller dire aux journalistes qu'il n’est pas nécessaire d’être beau pour être bien.
Ensuite, j'ai un visage. Plutôt banal d'ailleurs. Moi, les collègues de la salle et les milliers d'opérateurs de marché qui travaillent en France, aimeraient bien que vous leur reconnaissiez une existence. La finance, ce sont des hommes et des femmes, pas des robots et des machines. C’est précisément pour ça qu’elle est faillible et imparfaite, qu'il arrive que les marchés dysfonctionnent, que des anomalies surgissent, que des scandales éclatent. Oui, nous faisons des erreurs, sont-elles plus condamnables qu’ailleurs ? Oui, nous avons notre part de brebis galeuses, n'y en-a-t-il pas partout, y compris dans votre monde ?
Vouée aux gémonies de l'opinion publique et du corps politique, jugés par tous, tous les jours, l'usine Finance vous appelle M. Hollande, à venir à la rencontre de ses ouvriers, de leur quotidien, à vous confronter à leur réalité. Vous pourrez, ensuite, continuer à faire reposer sur nos épaules le poids des maux de la France et du monde, à faire de nos métiers les proies de toutes vos foudres, mais sachez que non, votre adversaire ne se cache pas. C'est vous qui feignez de ne pas le voir. Nous sommes le monde de la finance, ses architectes, ses bâtisseurs. Chaque jour, nous l'animons pour que les capitaux circulent, que les échanges se fassent, que la valeur se crée. Nous sommes aussi ses contempteurs quand il le faut, nous sommes capables de reconnaître nos torts et, s'il nous l'était demandé, nous pourrions prendre part au changement. Mais quel homme politique serait assez fou pour aller se compromettre avec cette caste de profiteurs et ne pas se contenter d'hurler avec les loups ?

En attendant et à l'aune de mes compétences, permettez-moi d'éclairer de faits, toute l'inquiétude que vos propos m'inspirent. Je m'attacherai d'abord à la forme pour ensuite me concentrer sur le fond.

Sur la forme
Voici la citation qui a marqué votre discours du Bourget.

"Dans cette bataille qui s'engage, je vais vous dire qui est mon adversaire, mon véritable adversaire. Il n'a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc pas élu, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c'est le monde de la finance. Sous nos yeux, en vingt ans, la finance a pris le contrôle de l'économie, de la société et même de nos vies."

Voici l’extrait d'un article1 rédigé par Jérôme Jamin, licencié en philosophie et docteur en science politique, chercheur au CEDEM, à l’université de Liège.
"Le populisme mobilise un discours à la gloire du peuple honnête contre les élites corrompues. [...] Dans le discours populiste, l’ennemi est jugé pour ce qu’il fait et pour ses mauvaises intentions, l’élite est identifiée à des « parasites » situés au sommet de l’ordre social. [...] Les mouvements populistes peuvent promouvoir certaines formes d’antiélitisme qui visent soit de véritables structures d’oppression soit des boucs émissaires prétendument membres d’un complot secret. [...] L’ennemi intérieur traditionnel dans le discours de l’extrême droite est incarné par le Juif, le communiste, la féministe ou encore le Franc-Maçon. L’ennemi extérieur est incarné pour sa part par l’étranger, l’immigré ou le «faux» réfugié qui tentent de rentrer à l’intérieur du territoire national. Depuis la fin des années 1980 et le développement des accords qui sont à l’origine de la mondialisation des échanges, il faut ajouter dans le discours d’extrême droite américain une nouvelle catégorie d’ennemi qui est à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de la nation : «les bureaucrates apatrides et vagabonds qui contrôlent Bruxelles et Washington et qui cherchent à transformer le monde en un vaste marché sans peuple, sans âme, sans nation et sans culture». Elles [les élites] sont présentées dans les discours comme étant à la fois partout et nulle part, elles n’ont pas d'attache culturelle et nationale et elles cherchent à établir une société mondiale multiculturelle et métissée, livrée aux marchés et à la finance [...]."

C'est bien cela, n'est-ce pas, votre vision du « monde de la finance » : un « ennemi à la fois intérieur et extérieur, [...] qui cherche à transformer le monde en un vaste marché sans peuple, sans âme, sans nation et sans culture». Habile, vous vous gardez bien cependant d’agiter de façon trop évidente le chiffon rouge de l’élite contre le peuple. Las, chacun entend bien. Le premier est maquillé en « monde de la finance », le second enrobé de « société ». Ainsi fardée, la formule échappe à sa charge historique, le ton se fait actuel, la position, courageuse. Je distingue évidemment la ficelle, somme toute assez grossière, qui permettra d'appâter les électeurs à votre gauche. Je vois surtout, plus inquiétant, que votre campagne semble s’attacher à répandre la paranoïa parmi les Français, victimes, depuis l'on ne sait quand mais depuis longtemps, d’un ennemi invisible et omniscient. Ce faisant, vous vous abaissez au médiocre niveau de vos adversaires alors que l'instillation de telles convictions dans l’opinion publique n’est pas une démarche anodine et peut survivre pour longtemps à son instigateur.

Sur le fond
Sur le fond, je vous propose de commenter quelques passages sur lesquels je peux défendre un avis argumenté.

« Maîtriser la finance commencera ici par le vote d'une loi sur les banques qui les obligera à séparer leurs activités de crédit de leurs opérations spéculatives. »

Je ne peux pas croire que vous pensiez sérieusement « maîtriser la finance » par ce biais.
L’objet de la finance est le financement de l’économie. Cela signifie qu'elle met, en face de chaque emprunteur, quelqu’un qui a des capitaux à prêter. Dans notre économie, cette rencontre s’effectue par l'intermédiaire des banques. Les banques servent à mettre en relation les prêteurs, qui se trouvent sur les marchés, et les emprunteurs, qui sont les entreprises et les ménages.
Maintenant, examinons les conséquences d'une interdiction pour les banques de détail (activités de crédit) d'accéder aux marchés financiers (opérations spéculatives).
  1. Leur accès aux prêteurs est perturbé;
  2. Cette perturbation génère une baisse des sommes qu'elles se procurent auprès d'eux;
  3. Il y a donc moins d'argent disponible pour les prêts aux ménages et aux entreprises : dans un environnement réglementaire durci pour leur activité, les banques prêtent moins;
  4. On assiste à un resserrement général du crédit. L'offre de crédit baisse, alors que, de l'autre côté, la demande de crédit n'a pas diminué.
  5. Ce déséquilibre est compensé par l’ajustement du prix : le coût du crédit bancaire augmente. Il augmente pour vous, moi, les entreprises, pour tous les acteurs de l'économie.
Prenons un exemple, mettons-nous à la place d’une entreprise qui souhaite emprunter mais n’a pas l'intention de payer plus cher. Deux choix s'offrent à elle.
  1. Tout d'abord, elle peut décider de ne pas contracter son prêt qui aurait servi à investir, à développer son activité, à créer de l’emploi, de la richesse et donc de la croissance.
Par conséquent, une telle réforme est nuisible à la croissance de demain, portée par l'investissement, la consommation et la production.
  1. Ou alors elle peut chercher une source de financement alternative. Laquelle ? Le marché bien évidemment. Avec votre mesure, les banques sont en pièces détachées mais les marchés, eux, n'ont pas changé : ils ne prêtent ni moins ni plus cher qu'avant.
Conclusion : loin de «maîtriser la finance», séparer les activités favorise au contraire l'essor du marché dans le financement de l'économie française2, renforce de ce fait la dépendance de notre économie au marché, le tout en contribuant à l'affaiblissement des banques nationales. Le paradoxe ne pourrait être plus magnifique.

« Les produits financiers toxiques, c'est-à-dire sans lien avec les nécessités de l'économie réelle
seront purement et simplement interdits. [...] Enfin, je proposerai une taxe sur toutes les transactions financières [...] »

Concentrons-nous d'abord sur la première partie, les produits financiers toxiques. Avant que de vouloir les interdire, il serait peut-être sage de les définir. Vous le ne faites pas parce que, et votre débat avec M. Juppé l'a bien montré, vous n'en savez rien. Je vais vous faire une confidence, même ceux qui comprennent la finance l'ignorent. En revanche ce qu'ils savent, c'est qu'un actif financier ne naît pas toxique : il le devient parfois.
Aujourd'hui, la dette souveraine grecque est certainement un produit financier toxique. Pour autant, était-elle « sans lien avec les nécessités de l'économie réelle» grecque au moment de son émission ? Votre équation hasardeuse entre produits financiers toxiques et nécessités de l'économie réelle est déconnectée de toute réalité. Ou bien vous refusez les principes de l'économie de marché et dans ce cas, faites-nous en part plus clairement, ou bien vous démontrez ici la plus totale incompréhension de son fonctionnement ce qui serait encore pire, étant donné le poste que vous briguez et celui de professeur d'économie que vous avez occupé. Puisque vous n'êtes pas disposé à révéler aux Français que l'économie et la finance sont les deux faces d'une même pièce (mais travaillez au contraire à les faire apparaître comme deux choses distinctes fonctionnant séparément), je vais le faire.
La finance est au service de l'économie, dans le sens où tout produit financier répond à un besoin économique. Si vous n'êtes pas d'accord avec ce constat, je vous demande très sérieusement de me procurer la liste des produits financiers qui s'exemptent de cette règle.
Sur le caractère toxique d'un produit financier, pas besoin d'être grand clerc pour savoir que tout actif porte en lui un risque plus ou moins grand de faire perdre de l'argent à son détenteur. Le rôle du marché est de donner, à chaque instant, un prix à ce risque et de mieux rémunérer celui pour qui le risque est grand, par rapport à celui pour qui le risque est petit. A partir du moment où le risque est bien évalué, interdire des produits financiers n'a pas d'objet. C'est bien ça, M. Hollande, le coeur du problème, et c'est ça que vous auriez dû dénoncer. La crise des subprimes procède de l'échec complet du marché à jouer son rôle fondamental : donner un juste prix au risque.
Puis il aurait fallu vous interroger sur les raisons de cet échec : produits inconnus, complexes, hybrides certes mais que renfermaient-ils de l'économie réelle ? De l'immobilier. Or, aux Etats-Unis, à l'époque, régnait sans partage l'illusion partagée à tous les niveaux, y compris aux plus hauts sommets de l'Etat, que la valeur économique réelle de l'immobilier ne pouvait qu'augmenter. Il fallait bâtir une nation de propriétaires et personne ne se souvenait alors que « les arbres ne montent pas jusqu'au ciel »3. Entre l'Etat fédéral, qui encourageait des travailleurs précaires, insolvables, parfois sans papiers, à acheter une maison, et les marchés, qui ne cherchaient même plus à comprendre la nature de ce qui s'échangeait, tant qu'il se trouvait, quelque part, quatre murs et un toit, les responsabilités me semblent partagées. Oui le marché a failli, mais pas tout seul.

«Enfin, je proposerai une taxe sur toutes les transactions financières [...] »
Cette seconde partie ne rattrape aucunement la mystification précédente.
Une transaction financière est un flux de capitaux allant des investisseurs vers les porteurs de projet (entreprises, ménages), en échange d'un flux d'intérêts, allant des porteurs de projet vers les investisseurs. Les intermédiaires, banques en première ligne, ne seront donc pas les payeurs de cette taxe. Les payeurs seront les deux seules véritables parties concernées par la transaction : les investisseurs d'un côté, en d'autres termes les épargnants, et les porteurs de projet de l'autre, c'est-à-dire les entreprises et les particuliers.
La conséquence d'une telle taxe, appliquée à l'échelle nationale, est limpide : il s'agit de la raréfaction des capitaux.
Evidemment, les investisseurs arbitreront en faveur de marchés sur lesquels la taxe n'a pas cours (tous les marchés du monde hormis la France) pour proposer leur épargne disponible ailleurs. Comme l'avait engendré la séparation des banques, une offre réduite de capitaux sans diminution concomitante de la demande conduit à un renchérissement du coût du crédit. Les investissements des entreprises sont repoussés, la consommation freine, la croissance patine. Compliquer le financement de l'économie de notre pays, c'est nuire à la consommation et à la production domestique. En outre, par cette mesure, vous facilitez la tâche de nos concurrents internationaux pour emprunter puisque vous leur offrez sur un plateau, un surplus d'argent disponible, qui entraîne par ailleurs une baisse du coût du crédit chez eux.
Riche idée de vouloir «servir la France» en stimulant l'activité économique de ses voisins. D'autant que, même si nos partenaires internationaux, requinqués par votre politique, voulaient acheter plus de camemberts, nous ne pourrions pas en produire davantage : pour s'agrandir, il faut emprunter et en France, le crédit est devenu cher.

Puisque nous abordons le sujet, parlons donc de votre «banque publique d'investissement qui, en complément des fonds régionaux, accompagnera le développement des entreprises stratégiques.»
Retirez vos oeillères un instant et allez voir comment, ailleurs, les entreprises stratégiques sont accompagnées dans leur développement. Vous vous apercevrez que promouvoir une telle idée sera jugée au pire choquante et absolument inacceptable, au mieux, économiquement légère mais partant d'une bonne intention. L'enfer en est pavé n'est-ce pas.
Primo, l'Etat ne peut en aucun cas se substituer aux financements privés. Il n'en n'a ni les moyens (financiers, humains), ni la capacité (lourdeurs administratives, vitesse de réaction, gestion de la relation), ni la compétence (analyse, évaluation des projets, suivi). C'est pourquoi, si elle a le choix, une entreprise jeune et innovante ne se tourne pas vers lui pour l'aider dans son développement. L'Etat n'est pas et ne sera jamais un professionnel du capital-risque.
Secundo, il est absolument inacceptable et choquant qu'il s'arroge ce rôle. Il n'a aucun droit, aucune légitimité, à aller investir l'épargne de ses administrés dans des activités à la rentabilité incertaine, qu'il aura choisies de manière arbitraire. Et ce même si ces administrés y ont tacitement consenti (en sont-ils vraiment conscients ?) en déposant de l'argent sur un livret spécial. L'Etat n'a pas à soumettre au risque les économies de sa population or la prise de risque est la base même de cette discipline. Evoquons, en passant, les agences de notation : quelle note, à votre avis, attribueront-elles à votre banque publique d'investissement ? Celle de la France ou celle d'un fonds spéculatif ?
Pour terminer, je voudrais souligner l'établissement d'une relation de dépendance malsaine du secteur privé vis à vis du secteur public et la schizophrénie étatique que cette idée ne manquerait pas d'engendrer. En effet, supposons qu'une entreprise fasse faillite. Une banque exigerait le remboursement de sa créance, saisirait les biens voire intenterait un procès. Les pouvoirs publics voudraient sauver l'activité. Que fait une banque publique ? Elle laisse tomber des Français ou elle soutient des entreprises non rentables ?
Pour «accompagner le développement des entreprises stratégiques», il faut s'appuyer sur les professionnels du capital-risque et comprendre ce qu'ils font au lieu de les diaboliser sans arrêt. C'est à eux qu'il faut demander de créer de la valeur pour l'économie en développant des entreprises stratégiques qu'ils auront eux-mêmes, de part leur expérience et leur compréhension du secteur, identifiées comme telles. Heureusement d'ailleurs, que leur activité est à but lucratif. Ils ne peuvent pas se permettre d'investir à tort et à travers dans tout et n'importe quoi et attendre que quelque chose finisse par marcher. Non, il en va de leur survie d'investir dans des sociétés viables. Certains réussissent même à fonder les multinationales de demain. Apple, Cisco, Google, YouTube, Oracle ont un point commun autre que leur secteur d'activité : il s'appelle Sequoia Capital.

«Plus de logements, plus de logements sociaux, et c'est pourquoi le Livret A - qui sert à collecter une épargne précieuse pour le logement social-, eh bien le livret A verra son plafond doubler, afin que tous les Français, par leur épargne, puissent financer le logement social».

Il est vrai que le livret A sert à financer la politique du logement social. Est-ce normal ? Non. Est-ce grave ? Assez. Faut-il s'engager plus avant dans cette voie ? Surtout pas.
Le livret A abrite de l'épargne privée de court terme, c'est-à-dire de l'argent immédiatement disponible, mobilisable à tout instant par son propriétaire pour n'importe quel projet. Cette épargne finance le logement social qui est une politique publique de long terme.
Ce n'est pas normal parce que toute politique publique devrait logiquement être financée par les prélèvements obligatoires. Pourquoi le logement social n'est-il pas financé par les impôts des Français ? L'épargne du livret A qui finance cette politique est une forme de dette qui ne dit pas son nom. Une dette contractée par l'Etat auprès des épargnants. Ce système permet chaque année de ne pas tenir compte, dans le calcul de notre endettement, de plusieurs milliards d'euros4.
Ainsi, augmenter le plafond du livret A revient à alourdir la dette «grise» du pays. Grise, car elle en satisfait parfaitement la définition, sans pourtant être comptabilisée comme telle dans les comptes nationaux.
Par ailleurs, c'est autant d'argent qui ne sert pas à financer les investissements du secteur privé et à stimuler la production. Aujourd'hui, c'est essentiellement l'assurance-vie, qui procure à l'économie nationale, et notamment à l'industrie, que vous avez citée 10 fois dans votre discours, une partie des financements de long terme dont elle a cruellement besoin. Alors qu'il est déjà très insuffisant, l'investissement de long terme de l'épargne nationale dans les entreprises et industries françaises se verrait partiellement rédirigé vers de l'épargne de court terme servant au financement d'une politique publique. Cela laisserait la voie encore plus dégagée aux capitaux étrangers pour financer le secteur privé français. Or, une économie trop dépendante des capitaux étrangers, versatiles et nomades contrairement à l'épargne nationale, est fragile. En réalité M. Hollande, par cette mesure, vous abandonnez un peu plus les entreprises et les industries aux vicissitudes de la mondialisation financière.

«Il faut plus de logements, plus de logements sociaux, et des logements moins chers. Je sais que cela prendra du temps, mais pour éviter les abus, j'encadrerai les loyers là où les prix sont manifestement excessifs.»

Déjà, permettez-moi de rappeler que les loyers sont déjà encadrés, pendant le bail, puisqu'ils ne peuvent pas augmenter plus que l'indice de référence des loyers5. Le prix est librement fixé à deux occasions seulement : s'il s'agit d'une première location ou d'un renouvellement de bail.

Maintenant que les termes du débat sont posés, je vais me faire un plaisir de laisser ma place à Paul Krugman, prix Nobel d'économie, keynésien et partisan d'une intervention massive des pouvoirs publics au moment de la crise des subprimes. M. Krugman s'est en effet penché, dans un article publié dans le New York Times il y a plus de 10 ans6, sur la question de l'encadrement des loyers, qui avait alors cours dans la ville de San Francisco. Il rappelle d'abord le résultat d'un sondage réalisé en 1992 auprès d'économistes de l'American Economic Association : 93% d'entre eux considéraient que «plafonner les loyers réduit la quantité et la qualité des logements». En effet, une baisse de la rentabilité de l’investissement locatif décourage les propriétaires de faire des travaux et les promoteurs de construire. Il explique ensuite que limiter le contrôle des loyers à des quartiers précis provoque des hausses incontrôlées de ceux-ci dans les zones limitrophes échappant à l’encadrement. Il souligne enfin que, si le prix n’est plus le seul critère objectif permettant la sélection du locataire, alors on assiste inévitablement à une prolifération de critères de sélection «personnels» : étude, emploi, sexe, apparence…
Encadrer les prix des loyers conduit à accentuer le déficit de logements, dégrade la qualité du parc existant et opacifie le marché.

J'arrive au bout de cette longue missive et dresse le bilan suivant :
Dans votre discours du Bourget, vous avez fait de moi un adversaire qui s'ignorait.
J'ai bien compris que vous aviez l'intention d'affaiblir nos banques alors que des institutions financières puissantes sont un atout majeur pour le financement de l'économie d'un pays.
J'ai bien compris que vous nagiez dans la plus complète ignorance de la raison d'être des produits financiers et souhaitiez taxer ceux qui génèrent la croissance par leur échange : les épargnants et les porteurs de projet.
J'ai bien compris que votre objectif, pour réindustrialiser la France, était de nationaliser le financement d'industries, potentiellement prometteuses, mais sans certitude aucune quant à leur viabilité sur le long terme.
J'ai bien compris que vous vouliez financer plus de dépenses publiques en faisant appel, entre autres, à l'épargne domestique de court terme, alors qu'elle devrait servir à financer directement le secteur privé à long terme, pan que vous laissez donc entre les mains des marchés internationaux. Effectivement, n'est-ce pas vous qui rappelez au Guardian que «the left was in government for 15 years in which we liberalised the economy and opened up the markets to finance and privatisations».
Enfin, j'ai bien compris que votre solution pour régler la question des prix trop élevés est de les encadrer. L'encadrement des prix est un artifice nocif. Lorsque l'artifice ne suffit plus à masquer une réalité que l'on ne voulait voir, il ne reste qu'à constater l'étendue des dégâts.

Vous ne m'êtes pas antipathique et si je devais voter pour la personnalité que je préfère, ce serait la vôtre. Mais je ne vote pas pour un trait d'humour, je me prononce pour ce que je pense être le mieux pour la France. Pour paraphraser l'ancien président du Medef, je préfère, faute de mieux, «reculer dans la bonne direction qu'avancer dans la mauvaise», or votre programme indique, à mes yeux, tout sauf la bonne direction.

Merci de m'avoir lue et à bientôt (je vous vois souvent ces temps-ci),

1 «Washington et l’État fédéral au cœur du populisme américain», Fédéralisme Régionalisme, Volume 9 : 2009 Numéro 1 - Le fédéralisme américain
http://popups.ulg.ac.be/federalisme/document.php?id=788
2 Signalons au passage qu’il n’est pas du tout innocent que cette politique nous vienne tout droit des Etats-Unis, paradigme de l’économie de marché.
3 J. M. Keynes
4 «En 2010, la dépense publique totale en faveur du logement représentait 35 milliards d'euros». Jean Delour, site de Terra Nova
5 http://www.insee.fr/fr/themes/conjoncture/indice_loyer.asp
6 Reckonings; A Rent Affair by P. Krugman, New York Times, 7 juin 2000